C'est la question à laquelle sont confrontées chaque jour les entreprises du secteur agroalimentaire, et celle que nous avons posée à une salle remplie de dirigeants de ce secteur lors de la Semaine du climat de Toronto, au début du mois.
La réponse qui s'est dégagée était claire, bien qu'un peu contre-intuitive : oui, mais seulement si l'on cesse de considérer le développement durable comme un centre de coûts et que l'on commence à le considérer comme un choix commercial.
Tel était le fil conducteur de notre table ronde organisée dans le cadre de la Semaine du climat de Toronto, intitulée « Une alimentation durable peut-elle aussi être abordable ? », qui a réuni des intervenants issus de tous les maillons de la chaîne d’approvisionnement alimentaire : un agriculteur, un transformateur, un fabricant et un détaillant. Ce format avait été choisi à dessein. Comme l’a souligné Yunji Hwang, responsable de la croissance chez Carbonhound et animatrice de la soirée : « Le système alimentaire ne fonctionne pas en silos, et il en va de même pour les réponses aux questions que nous allons aborder aujourd’hui. »
Le postulat qui change tout : la durabilité est un choix commercial
La séance s'est ouverte sur une remise en question : nous nous disons souvent que le développement durable est « la bonne chose à faire » et que, tôt ou tard, le marché finira par s'aligner et nous récompensera pour cela. Mais les intervenants, représentant l'ensemble de la chaîne de valeur alimentaire, de la ferme au rayon, ont contesté ce point de vue.
Les décisions en matière de développement durable sont des décisions commerciales.
Cela signifie que les équipes chargées des achats choisissent leurs fournisseurs en fonction de critères environnementaux. Les détaillants prennent des décisions en matière d’assortiment qui tiennent compte de l’empreinte carbone. Les clients exigent des données sur les émissions au niveau des produits. Et pour les entreprises qui exportent vers l’UE, la mesure et la déclaration des émissions de carbone ne sont plus facultatives : il s’agit désormais d’une condition d’accès au marché.
Les entreprises qui réussissent en matière de développement durable ne le font pas en dépit des pressions commerciales. Elles le font parce que grâce à elles.
Promouvoir le développement durable sans faire de concessions sur les prix
Nous avons reçu Andy Tait, de Good Leaf Farms, l’une des principales entreprises canadiennes d’agriculture verticale en intérieur, pour une discussion informelle au coin du feu. La question qui se posait était la suivante : comment justifier économiquement un produit issu d’une production plus durable sans pour autant se mettre hors jeu sur le marché en raison de son prix ?
La réponse d’Andy reposait sur une question que toute entreprise du secteur agroalimentaire devrait se poser : quel est le coût réel de la production conventionnelle lorsqu’on prend en compte le gaspillage alimentaire, l’utilisation de pesticides, la consommation d’eau et la fragilité de la chaîne d’approvisionnement ?
Les micro-pousses de Good Leaf sont cultivées sans pesticides, dans un environnement contrôlé, et ont une durée de conservation nettement plus longue que celles cultivées en plein champ. Le développement durable n’est pas un simple atout supplémentaire : il fait partie intégrante de la proposition de valeur. Moins de gaspillage pour le consommateur. Un approvisionnement plus fiable pour le détaillant. Des intrants plus sains pour le fabricant.
Conséquence pour les entreprises : les communications les plus efficaces en matière de développement durable sont celles qui établissent un lien direct avec l'expérience client, et pas seulement avec les engagements ESG de l'entreprise.
La confiance dans la chaîne d'approvisionnement est le fondement d'un approvisionnement durable
L'un des moments les plus humains de la soirée est né d'une conversation sur ce qu'il faut réellement pour faire évoluer une chaîne d'approvisionnement vers des pratiques plus durables. La réponse n'était ni la technologie ni la réglementation. C'était la confiance.
« Notre parole a toujours eu valeur d’engagement »,a déclaré Jennifer Robinson, vice-présidente senior chargée de la sécurité, de la qualité et du développement durablechezBay State Milling. « Nous devons faire preuve de sincérité et d’honnêteté. Même si cela n’est pas consigné par écrit, c’est ce que vous m’avez dit. Et nous tiendrons notre engagement. »
Pour mettre en place des chaînes d'approvisionnement durables, les entreprises doivent aller au-delà des contrats et des certifications. Les producteurs doivent savoir qu'il existe un véritable marché pour ce dans quoi ils investissent. Les transformateurs doivent avoir l'assurance que l'approvisionnement sera au rendez-vous. Les détaillants doivent pouvoir se fier aux allégations figurant sur l'étiquette . Rien de tout cela n'est possible sans des relations forgées au fil des années.
La collaboration de Bay State Milling avec les producteurs d’avoine canadiens, en partenariat avec Riverside Natural Foods et Nature’s Path, en est un parfait exemple. En cinq ans, ils ont aidé plus de 30 producteurs à obtenir la certification « Regenerative Organic Certified » (ROC) tout en créant un marché commercial pour ces produits. Les résultats en matière de développement durable et les résultats commerciaux n’étaient pas en contradiction. Ils ne faisaient qu’un.
Les agriculteurs doivent être des partenaires, et non pas une simple considération secondaire
Dana Dickerson Ala-Pantti, directrice du développement des marchés et du développement durable chez Grain Farmers of Ontario, a adressé une demande directe à toutes les entreprises agroalimentaires présentes dans la salle : impliquez les agriculteurs dès le début du processus.
« Chaque jour, des entreprises nous contactent en nous disant : “Nous voulons mettre en place un programme de développement durable avec vos agriculteurs. Nous voulons mesurer X, Y ou Z” », a-t-elle fait remarquer. « Et la première chose que nous leur demandons, c’est : “Avez-vous déjà discuté avec les agriculteurs ?” »
Trop souvent, les programmes de développement durable sont élaborés au niveau de l'entreprise, puis imposés aux producteurs sous la forme d'une nouvelle série d'exigences qui ne s'accompagne d'aucun avantage commercial. Cette dynamique suscite de la résistance, et non l'adhésion.
L'association « Grain Farmers of Ontario » a synthétisé son expérience dans un document pratique intitulé «Principes des programmes de développement durable : guide pour établir des partenariats avec les producteurs céréaliers en vue d'obtenir des résultats en matière de développement durable agricole ». Il s'agit d'un guide qui explique comment s'y prendre correctement. Le message central est le suivant : les programmes de développement durable fonctionnent lorsque les agriculteurs sont des co-concepteurs, et non de simples fournisseurs de données.
Le problème des données et l'opportunité qui en découle
Au cours des deux sessions, un thème est revenu sans cesse : on ne peut pas gérer ce qu'on ne peut pas mesurer.
Les acteurs de l'ensemble de la chaîne de valeur alimentaire sont invités par leurs clients, leurs investisseurs et, de plus en plus, par la réglementation, à fournir des données sur leurs émissions, des informations sur leur chaîne d'approvisionnement et des allégations vérifiées en matière de développement durable. Les entreprises qui ont investi dans une infrastructure de données considèrent désormais celle-ci comme un atout concurrentiel. Celles qui ne l'ont pas fait s'efforcent désormais de rattraper leur retard.
La bonne nouvelle, c'est que les outils nécessaires existent déjà et que le coût de ces mesures diminue considérablement. Ce qui était autrefois un processus très gourmand en ressources, réservé aux grandes multinationales, est désormais accessible aux entreprises agroalimentaires de taille moyenne.
Lorsque les données relatives au développement durable sont traitées avec la même rigueur que les données financières (collectées de manière systématique, examinées régulièrement et utilisées pour éclairer les décisions), elles cessent d'être une charge administrative pour devenir un atout stratégique.
« Dire que c’est une goutte d’eau dans l’océan, c’est juste une excuse pour ne pas faire notre part. Une goutte d’eau dans l’océan peut faire déborder l’océan. »
Georgia Zimbel
Co-fondatrice, Cheffing4Food
Ce que les entreprises doivent faire dès maintenant
Cette soirée a clairement montré que le temps où l'on pouvait considérer le développement durable comme une option est en train de s'achever. Voici ce que nous ont dit les intervenants :
1. Considérez le développement durable sous l'angle de la gestion des risques. Le risque climatique est un risque lié à la chaîne d'approvisionnement. Commencez à l'identifier, à le quantifier et à l'intégrer dans vos cycles de planification.
2. Développer des marchés commerciaux pour les produits durables. Les pratiques durables ont besoin d’acheteurs. Si vous êtes détaillant ou fabricant, la mesure la plus efficace que vous puissiez prendre est de garantir une demande stable aux producteurs qui investissent dans des pratiques régénératrices et à faible empreinte carbone.
3. Impliquez les agriculteurs et les producteurs dès le début. Les programmes de développement durable élaborés en collaboration avec les producteurs donnent de meilleurs résultats que ceux imposés d'en haut. Engagez le dialogue avant même de mettre en place le programme.
4. Mettez de l’ordre dans vos données. Que vous vous prépariez à la publication de vos données dans le cadre du SBTi, à l’accès au marché européen au titre du CBAM ou à un audit client, l’exigence de fond reste la même : disposer de données d’émissions crédibles et vérifiables. Plus tôt vous développerez cette capacité, mieux vous serez préparé.
5. Racontez la véritable histoire. Les meilleures communications en matière de développement durable s'appuient sur l'expérience du produit : fraîcheur, goût, valeur nutritionnelle et fiabilité, et non pas uniquement sur des indicateurs environnementaux abstraits. Trouvez la version de votre histoire de développement durable qui trouvera un écho auprès du client qui se trouve devant vous.
« Les données sont à la base de tout. Si nous voulons présenter un produit sous un certain angle, nous devons étayer ce discours. Il existe désormais au Canada des règles contre le « greenwashing »… Si vous présentez des informations qui ne sont pas vraies et que cela se révèle par la suite, vous perdrez la confiance de vos clients. »
Joshua Goodman
Responsable du développement durable, Sobeys
Une vision plus large
L'industrie agroalimentaire canadienne se trouve à un tournant. Les entreprises qui considèrent le développement durable comme un axe stratégique, plutôt que comme un simple exercice de relations publiques ou une contrainte réglementaire, seront celles qui parviendront à établir des relations durables avec leurs fournisseurs, à accéder à des marchés haut de gamme en pleine croissance et à naviguer en toute confiance dans le paysage réglementaire.
Le système alimentaire ne fonctionne pas en cloison. La voie à suivre non plus.
Les intervenants qui se sont joints à nous lors de la Semaine du climat de Toronto démontrent qu’il est possible de mettre en place une chaîne de valeur alimentaire plus durable sans pour autant compromettre la viabilité commerciale. Dans de nombreux cas, c’est précisément la durabilité qui assure la viabilité de l’entreprise à long terme.
La question n'est plus de savoir si une alimentation durable peut être abordable. La question est de savoir si votre entreprise peut se permettre de ne pas s'engager dans cette voie.